À quelques encablures du Père Lachaise et au pied d’une église art déco aux airs de vaisseau spatial, Nathanaëlle Herbelin vient de s’installer dans un nouvel atelier. Même grande verrière que le précédent, derrière Montmartre, même atmosphère accueillante. On a l’impression qu’elle a toujours habité là. Depuis l’époque où je l’ai rencontrée, alors qu’elle était en deuxième année à l’École des beaux-arts, ses habitudes n’ont pas beaucoup changé. Elle vit avec des toiles en cours et des petits panneaux de bois peints, comme des objets familiers tout autour d’elle. Non, elles n’ont pas changé, hormis le nombre très accru de sollicitations depuis quelques années et les deux personnes qui l’aident à l’atelier pour les préparatifs – administratifs – de son exposition, au mois de mars, au Musée d’Orsay.

Nathanaëlle Herbelin est née à Tel Aviv en 1989 d’une mère israélienne et d’un père français photographe – qui lui a souvent montré des images. Au cours de ses premières années de travail, elle s’est nourrie à la fois de Diego Vélasquez, de John Singer Sargent, de Sophie Calle et de David Hockney. Après avoir été formée aux techniques de la peinture par un groupe d’artistes russes, elle part à Paris pour intégrer les Beaux-Arts, un lieu dont elle avait rêvé, une ville qui est pour elle un réservoir d’idées et de formes. Elle laisse derrière elle une scène artistique un peu trop étroite, mais son enfance proche du désert est à jamais marquante, d’autant qu’elle y revient pendant ses années passées à l’armée : « J’adore le melting pot de Paris, car je peux mettre sur la toile tout ce que j’y ai trouvé, librement, mais le désert, j’ai toujours envie d’y revenir. Ça me nettoie l’esprit et ça me lave les yeux, c’est un moment de simplicité avec rien. »

Ces mots sont peut-être la meilleure définition de sa peinture, si cristalline qu’elle en devient presque magique. Il y a dans ses tableaux des intérieurs silencieux, des portraits, des chiens, des oiseaux et des chats, des objets qui dessinent des paysages. Après avoir un temps utilisé la photographie comme modèle, Nathanaëlle Herbelin peint aujourd’hui essentiellement par observation. « Regarder une personne dans les yeux très longtemps, c’est très physique, il faut beaucoup d’adrénaline, il faut que je sente la personne, que je la capte. » Le titre de sa dernière exposition à la galerie Xavier Hufkens à Bruxelles, « Undivided Attention », en 2023, exprimait précisément l’exigence de concentration qu’elle se fixe pour elle-même. Dans un environnement où nous sommes en permanence distrait∙e∙s, elle cherche un autre rapport au monde. C’est un engagement radical : « Peindre l’intime, c’est là que l’on se ressemble », souligne-t-elle.

Il y a une dizaine d’années, le portrait s’est invité dans son œuvre. Alors, comment choisir ses modèles ? Ce sont parfois des êtres de son entourage, ami∙e∙s peintres ou voisin∙e∙s et, d’autres fois, des inconnu∙e∙s rencontré∙e∙s dans le métro, choisi∙e∙s pour leur proximité avec l’histoire de l’art, un portrait du Fayoum remontant à l’Égypte romaine ou une figure médiévale. L’envie de se saisir de ces personnages, de les comprendre va de pair avec le plaisir de les peindre. C’est ainsi qu’elle a fait ses premiers nus, portée par le désir de représenter leur peau. Dans ses décors, il y a souvent des rideaux et des édredons à fleurs ou à rayures, des plateaux chargés de verres, des petits objets mystérieux… Ses natures mortes ressemblent à des autels. Ses fonds rappellent souvent ceux d’Édouard Vuillard, de Pierre Bonnard et des Nabis, abondamment contemplés. Ils sont parfois plus indéterminés, comme des paysages mentaux ou des impressions colorées. Dans ces scènes silencieuses, de petits théâtres intérieurs se déplient à travers l’expression d’un individu – le coming out d’un adolescent, une scène de bain, le voisinage d’une famille érythréenne chez sa mère… La complexité du monde se révèle, par exemple, dans une photographie punaisée sur un mur de deux rabbins orthodoxes à Tel Aviv.

Ses tout petits formats sont parmi les plus intenses, ceux qu’elle peut transporter partout avec elle, peindre sur ses genoux, dont elle peut gratter ou griffer sans entraves la surface picturale. Ils ont les matités et les délicatesses chromatiques de la fresque. Le voile de lumière sous lequel les traits de pinceaux se devinent n’est pas étranger à la peinture monochromatique d’Eugène Carrière. Or, au cours des dernières années, elle a mis au point de nouvelles façons de peindre, avec un liant au carbonate de calcium et à la colle de peau de lapin, pour arriver à retrouver sur toile, en grand format, des effets proches de ceux qu’elle obtenait déjà sur bois. C’est une recette qui produit des œuvres fragiles comme de la porcelaine. Souvent, ce sont les sujets qui déterminent la forme du châssis, quitte à rallonger la toile de quelques centimètres si cela s’avère nécessaire. Certains tableaux, abandonnés au milieu du gué, sont parfois réutilisés et transformés, avec des fantômes qui resurgissent comme des ombres. C’est une façon d’accueillir dans ses œuvres le jeu de l’accident. D’autres restent longtemps dans l’atelier, parce qu’ils lui résistent. Il suffit parfois d’un papillon, ajouté après quelques mois, pour redresser une composition et lui donner son équilibre. Qu’elle peigne New York, Tel Aviv ou Pékin, ce sont les personnages qui absorbent en eux les réalités des lieux, de plus en plus indéterminés.

D’un tableau l’autre, un certain canapé vert réapparait. C’est là qu’elle installe en général ses modèles. Les poses, les gestes et même les habits sont décidés sur le moment. « Mes sujets, je les dévore, je les trace directement au pinceau. Parfois, si ça ne marche pas, je change très vite de toile. » C’est un rituel assez codifié. Elle peint souvent des couples, celui qu’elle forme avec son compagnon ou bien des ami∙e∙s enlacé∙e∙s dans un lit, une étreinte dans une rue. Qu’est-ce qui fait la beauté d’un couple ? Il y a une dimension mystique dans ses œuvres, dans les ombres et les reflets qui se posent sur des scènes domestiques comme dans les peintures religieuses de la Renaissance, dans le Portrait de ma grand-mère à son mariage/funérailles, dans sa façon de s’être montrée enceinte avant de l’être, puis, quelques mois plus tard, avec sa fille dans son ventre. Les objets qu’elle peint en petit formats ressemblent souvent aux ex-voto que l’on trouve dans les églises et sur les sites archéologiques. Chez Nathanaëlle Herbelin, les fantômes sont ceux de la matière.

Crédits

Nathanaëlle Herbelin est représentée par Galerie Jousse Entreprise (Paris) et Xavier Hufkens (Bruxelles).

« Nathanaëlle Herbelin »
Du 12 mars au 30 juin 2024
Musée d'Orsay, Paris

Anaël Pigeat est critique d’art, editor-at-large du mensuel The Art Newspaper, journaliste pour Paris Match et commissaire d’exposition.

Toutes les photos et vidéos par Marcelo Gomes pour Art Basel.

Publié le 5 mars 2024.